
La chameau et les bâtons flottants
(Livre IV, fable X)
Le premier qui vit un chameau s'enfuit à cet objet nouveau ; le second approcha ; le troisième osa faire un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier : ce qui nous paroissoit terrible et singulier s'apprivoise avec notre vue quand ça vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet : on avoit mis des gens au guet, qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, ne purent s'empêcher de dire que c'étoit un puissant navire. Quelques moments après l'objet devint brûlot, et puis nacelle, et puis ballot, enfin bâtons flottant sur l'onde.
J'en sais beaucoup de par le monde à qui ceci conviendroit bien : de loin, c'est quelque chose ; et de près, ce n'est rien.
Le lion s'en allant en guerre
(Livre V, fable XIX)
Le lion dans sa tête avoit une entreprise. Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts, fit avertir les animaux.
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise : l'éléphant devoit son dos porter l'attirail nécessaire, et combattre à son ordinaire ; l'ours, s'apprêter pour les assauts ; le renard, ménager de secrètes pratiques ; et le singe, amuser l'ennemi par ses tours.
Renvoyez, dit quequ'un, les ânes, qui sont lourds, et les lièvres, suject à des terreurs paniques.
Pas du tout, dit le roi ; je veux tous les employer : notre troupe, sans eux, ne seroit pas complète. L'âne effraiera les gens, nous servant de trompette ; et le lièvre pourra nous servir de courrier.
Le monarque prudent et sage de ses moindres sujets sait tirer quelque usage, et connoît leur divers talents. Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.
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